Abidjan blessée par la guerre

lundi 21 novembre 2011

En Côte d’Ivoire, les traces de la guerre de 5 ans se lisent dans les journaux et dans certains propos. Et Abidjan, la perle des lagunes, n’est plus qu’un dépotoir d’ordures. Les habitants débrouillards font face à une vie encore plus dure. Promenade à bord d’un bus.

La guerre est finie grâce aux accords de Ouagadougou signés le 04 mars dernier. La Côte d’Ivoire est donc à la phase de réconciliation. Selon les Ivoiriens, cette dernière a été plus ou moins l’œuvre de Blaise Compaoré. Et l’Accord de Ouagadougou a été son bâton magique. Ce sceptre a produit des effets miraculeux. Blaise Compaoré, auparavant dépeint comme le diable, celui par qui la guerre est arrivée au pays de feu Félix Houphouët Boigny, est désormais l’enfant chéri des Ivoiriens. Presque tous les médias, aussi bien ceux du FPI sont unanimes à saluer ses actions en faveur de la paix en Côte d’ivoire. Blaise devient un ami. Il est donc invité par Blé Goudé, le lieutenant de Laurent Gbabo, à participer à la promotion de la paix en Cote d’ivoire : " Caravane de la paix : Blé Goudé et Kima invitent Blaise Compaoré à Abidjan", lit-on dans le quotidien étatique Frat-mat du 10 avril 2007. Le journal Soir info du 6 mars 2007 met l’accent sur les prouesses du président Blaise Compaoré à ramener la paix. " Accord de Ouagadougou : "Comment Compaoré a réussi son pari ".

Au temps fort de la guerre, tous ceux ayant la cocaïne, pardon la carte d’identité burkinabè ou la carte consulaire étaient systématiquement contrôlés, fouillés, dépouillés et arrêtés. Nombreux n’osaient plus sortir. Ou s’ils le faisaient, ils sortaient sans carte d’identité. "Autant dire que tu n’as pas de carte que de présenter la cocaïne. Nous avons tellement souffert. Maintenant, ça va. Mais on continue à sortir sans carte d’identité", confie Sylviane, une Burkinabè d’origine. L’action de Blaise Compaoré, le "piromane-pompier" a participé de cet apaisement. Elle a conduit à une plus grande tolérance vis-à-vis du Burkinabè. Et les ex-rebelles tant vilipendés sont salués pour avoir accepté la paix et œuvré pour celle-ci. Guillaume Soro, l’ex-secrétaire général des rebelles, aujourd’hui, Premier ministre est applaudi. Il fait la Une de Frat-mat tout comme celui de Notre Voix et de la RTI. C’est le temps de l’unité, de la solidarité pour la reconstruction du pays. Tous chante l’hymne à la fraternité car ceux du Nord et du Sud sont frères et sœurs. La première dame, Simone Gbagbo, a d’ailleurs promis d’aller boire le déguè et manger le tô dans le Nord, une fois que la réunification sera une réalité.

Néanmoins, des relents de la haine contre l’étranger, l’autre qui a causé le malheur ivoirien existe. A la Rivéra II, un quartier de la ville d’Abidjan, à une jeune fille discutant avec un jeune burkinabè, deux vigiles natifs du pays lui lancent "T’as pas honte, c’est à ce bôyorodjan que tu parles… ". Sous ce coté obscur se cache un Ivoirien plein d’humour. Le bus numéro 17, en provenance du quartier Gonzagueville et en partance pour Port-Bouet, s’arrête à Derrière-warf. Il est plein à craquer. Les lycées luttent pour y descendre. Les sandales de l’un s’abîment. Il professe un juron. Ramasse les morceaux et confie à son camarade qu’il est sans le sou pour le réparer. Un jeune, assis sous un parasol, sac au dos lui offre 50 F CFA afin qu’il remette à neuf sa chaussure. Le lycéen est tout heureux. Il lance à son bienfaiteur un long merci. "Tu vois, ce n’est pas seulement à l’église qu’on fait la quête", lui lance son copain, un sourire plein le visage.

Arrêter tout fraudeur
Le bus numéro 29 en partance pour Adjamé arrive. Il est bondé. Les passagers s’y engouffrent tant bien que mal qui par la portière du milieu qui par celui de devant. A peine 15mn de route, le bus s’arrête. "Les contrôleurs sont là", avertit un voyageur. Les murmures montent. Une personne qui n’avait pas fait valider sa carte de voyage s’empresse de le faire. Le receveur refuse. Une autre qui n’avait pas acheté son titre de voyage fait passer les 200 F CFA. Refus encore du receveur. Il fait de plus en plus chaud dans le véhicule. La sueur coule sous les bras et les fronts. Les contrôleurs pénètrent par les deux portières. Les gens se bousculent pour leur faire de la place. "Madame, votre ticket. Monsieur, ticket. Merci ", marmonne le contrôleur. Puis il déchire le bout de papier pour attester de son oeuvre. "L’autre a déjà vérifié ici", déclarent certains passagers à l’un des inspecteurs. Ce dernier se retourne. Son collègue de la portière-avant avance. Une odeur nauséabonde envahit l’espace. L’air devient irrespirable. L’on se bouche les narines. Quelqu’un a lâché du vent. Mais il faut respirer. Cette situation n’est nullement pour décontenancer l’inspecteur. Il continue son travail. Et finit par appréhender un fraudeur. Il le saisit en plongeant sa main droite à hauteur de ceinture dans l’arrière de son pantalon jean’s. Il le contraint à descendre. Plusieurs dizaines de paires d’yeux se ruent sur lui. Le malheureux implore la clémence du contrôleur. Ce dernier reste indifférent. Il maintient fermement sa prise. Il le tire. Ses autres collègues se précipitent pour l’aider. Ils conduisent le fraudeur dans leur camion à grille.

Le bus démarre après près de 20mn. L’air pénètre par les fenêtres grandes ouvertes. Au prochain arrêt, d’autres voyageurs montent. Certains installés depuis un bout de temps s’achètent du maïs bouilli. Deux jeunes filles se font des confidences. "Attends moi s’il te plait, j’arrive", raconte un monsieur confortablement assis et parlant au téléphone. Dans les rues, de petites tablettes font guise de cabines téléphoniques. Elles portent des tarifs différents. Unité à 100 F. Unité à 150 F.

Le racket ne choque plus tout comme vivre dans les ordures
L’Ivoirien survit comme il peut. Il s’accroche à son petit job. Il sait que le marché de l’emploi est sinistré. Les investisseurs occidentaux et autres non ivoiriens ont fui à cause de la guerre. Sur presque toutes les lèvres, on entend "Y a pas l’argent. Tu sais que la vie est dure maintenant, fais pardon seulement". Cette rengaine est essentiellement la favorite des chauffeurs de taxi, de cars rapides appelés Gbaka. Des hommes en tenues militaires sont armés de kalachnikov. Ils se promènent fusils au poing dans la ville. Ils rackettent au vu et au su de tous. "Toi aussi, tu sais bien que c’est au retour qu’on paye. Actuellement, je n’ai rien pour toi. S’il te plait, attends, au retour, nous te remettrons l’argent", affirme avec un agacement contenu un chauffeur de car rapide au corps habillé qui insiste pour lui prendre quelques sous. Le militaire insiste. L’apprenti chauffeur reprend les propos de son patron. "En tout cas, je vous attends au retour", rétorque le corps habillé.

Il est 10h27 mn, ce samedi 11 mai. Les rues sont grouillantes de personnes. A l’arrêt du marché de Port-Bouet, les brouhahas des marchands et autres acheteurs couvrent le ronronnement du bus. Les couleurs sont vivent. Les acheteurs joyeux. Les ruelles sont encombrées. Le bus continue sa course. Les voies sont larges. La lagune des deux cotés les longe. Une puanteur s’élève. Des tas d’immondices. Des baraques les jouxtent. Des gens les piétinent à la recherche de on ne sait quoi. Abidjan, c’est également cette pourriture, cette saleté. Abidjan la "Perle des lagunes" est à présent un dépotoir. Le mastodonte avale encore des kilomètres. Il traverse le quartier commercial Le Plateaux. Là, les rues sont plus propres. Nombreux sont les immeubles défraîchis. Sous leur grisaille, on aperçoit leur beauté d’antan. Aucun impact de balles ou de canon. Mais où est donc la guerre ? "Elle a été plus une chasse à l’homme, aux idées qu’une guerre ou l’on se tirait les uns sur les autres", confie un homme. Presque la quasi-totalité des magasins dignes de ce nom ont des grillages anti-vols pour se protéger des bandits.

Le bus serpente encore et encore les ruelles. Adjamé, l’un des plus grands quartiers populaire de la capitale ivoirienne. Le bus est coincé juste à la hauteur du grand marché. Un embouteillage. Il frôle les marchands assis à même le trottoir. Aucun d’eux ne se lève. Des grosses mouches bleues voltigent, se battent puis s’agglutinent sur des tas d’ordures. Le bac est plein. Il déborde. Les vendeurs assis n’en ont cure. La veille il a plu. Le marché nage dans une boue noire et collante. Les véhicules slaloment pour éviter les gros nids de poules sur les voies. Les usagers impuissants manifestent leur mécontentement par "Houphouët est vraiment mort". Par cette exclamation, ils ironisent sur le fait que les routes manquent d’entretien.

La pandémie d’Abidjan ce sont ses ordures. Pendant 10 mn, le bus s’arrête. Et subitement, se remet à rouler lentement. Des mariés, sont également coincés. Ils se rendent dans leur voiture vert-olive joliment décorée à la mairie. "Ah, les pauvres. Le maire va devoir les attendre", se plaint à leur place un homme. Un camion transportant des billes de bois a fait un accident provoquant ainsi un carambolage sur l’autoroute. Cette situation a donc engendré des embouteilles un peu partout. Péniblement, les voyageurs arrivent au terminus du 29 à Adjamé. Fin du périple.


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