Femmes bâtisseuses : Etre maçonnes et creuseuses de tranchées

lundi 21 novembre 2011

Elles font, selon certaines personnes, un travail d’homme. Pour elles, le travail n’a pas de sexe. Elles y trouvent un moyen de s’auto-suffire.

La chef maçonne et d’équipe, Céline Ouédraogo, 35 ans et mère de trois enfants, la truelle à la main met une motte de boue faite de terre, d’eau et de goudron sur une dernière brique. Elle pose une autre et met encore la terre gluante unissant les briques. Elle recule, repousse la queue de son képi visé sur la tête pour mieux observer si le mur est droit. Puis revient et recommence à poser les pierres. Isabelle Morgho lui tend les briquettes. Bibata Ouédraogo est à l’autre bout. Elle fait les mêmes gestes que Céline. Andréa Kiemtaraboum transporte les parpaings dans une charrette. Puis les décharge à moins de 2 m du muret. Ces quatre dames, toutes sont vêtues de T-shirt et de pantalons, construisent le mur de la cour abritant le CREN de l’Association AZN de Guié (village situé à 60 km au nord de Ouagadougou.

Connaissez-vous des maçonnes à Ouagadougou ou dans une autre ville du Burkina ? "Non", répond Daniel, fonctionnaire à Ouagadougou. "Je sais seulement qu’il y a des femmes entrepreneures qui ont des marchés de construction et qui les font exécuter par des maçons. Mais maçonnes, j’en connais pas et j’aimerai bien en voir", renchérit-il.

La surprise des citadins
A quelques mètres des maçonnes, des femmes creusent des tranchées. La pioche s’élève et tombe lourdement sur le sol rocheux. Les morceaux de latérite s’envolent et tombent sur le sol. La poussière s’élève très peu. Fati Ouelbéogo, une frêle dame de cinquante ans, un pagne noué à la taille, porte un foulard protégeant sa chevelure blanchâtre, dans la tranchée n’a pas de gants de protection. Elle frappe, la pioche rebondit. Le sol est très dur. Elle cogne à nouveau. La latérite se craquelle légèrement. Elle s’acharne, un gros morceau lâche. Deux autres femmes, environ la trentaine, exécutent minutieusement les mêmes gestes. L’une d’elle s’arrête. Son bébé pleure. Elle le prend dans son flanc gauche, le cajole. Il continue de pleurer. Elle sort le sein et le tend à l’enfant. Goulûment, il avale le téton. Et aspire. Plus de pleurs. Quelques minutes plus tard, la mère redescend dans la tranchée. Et avec application continue son travail.

Ces dames creusent des tranchées de 80 cm de profondeur et de 50 cm de largeur sur une longueur d’environ 40 m. D’autres femmes sont assises sur un banc. C’est la pause. Elles discutent, rient. Derrières elles, leurs nourrissons assis à même le sol ou couchés sur un pagne. Ils s’amusent. Les plus grands sont à environ 150 mètres sous un karité avec des jouets. Une toute petite distance sépare les femmes travaillant des hommes. Eux achèvent de construire un bâtiment. Certains sont couchés et devisent. "Pourquoi ce sont les femmes qui creusent ?". "Ici, chacun fait le travail qui l’intéresse et peut lui rapporter de l’argent ", s’empresse de répondre un homme. En effet, les propos de ce dernier sont corroborés par les femmes.

"C’est un travail très difficile. C’est parce que nous sommes pauvres que nous le faisons", lance la cinquantenaire. Elle a 7 enfants. "Mes enfants, dit-elle, m’interdisent de faire ce boulot. Mais je ne peux m’empêcher. Eux n’ont rien à m’offrir. Et mon mari est vieux et il faut que je m’occupe de la famille", avoue-t-elle. Sa coépouse Ramata Ouédraogo est creuseuse également. Chaque mètre creusé rapporte 1500 F CFA pour les sols les moins durs. Les plus durs sont à 1800. Et en une journée, chacune des femmes peut obtenir 3 m. Cette somme leur permet de réaliser bien de choses. Voici 7 ans que Rakèta Derra évide la terre. Elle utilise ce qu’elle obtient pour la scolarité de ses enfants, l’achat des médicaments si quelqu’un de sa famille est d’aventure malade. Ce gain lui permet également d’assurer la pitance quotidienne.

A Ouagadougou, nombreux sont les citadins qui ignorent l’existence des femmes creuseuses de tranchées. "Vous plaisantez-là. Ce ne sont pas des femmes ? Ce travail, déjà pour un homme n’est pas facile. Et s’il s’avère que des femmes le font, je pense qu’elles doivent être dans l’extrême pauvreté pour accepter faire ce boulot" soutient hilare Philippe, livreur de gaz butane. Somme toute, la population burkinabè connaît les femmes mécaniciennes, électriciennes, etc. Mais très peu ont déjà vu des femmes maçonnes ou creusant des tranchées.

Exercer un métier par nécessité

Céline Ouédraogo, la chef maçonne travaille depuis 2003 et c’est par amour qu’elle exerce ce métier. "J’aime bien ce boulot. C’est pourquoi, je l’ai appris et je le fais ". Cet amour pour la maçonnerie l’a conduite à l’autonomie. "Depuis que je fais ce travail, je suis autonome. Je n’attends plus que mon époux répare un mur qui tombe ou une porte qui ne se referme plus", assure Céline. D’ailleurs, rétorque Isabelle : "Parfois, certains hommes du village nous sollicitent pour effectuer des réparations ". Céline et ses trois collaboratrices exécutent de façon bénévole les travaux de construction de leur groupement, l’Association Zoramb Naagtaabaa (AZN) de Guié. En retour, elles ont chacune des indemnités mensuelles. Avec ce revenu, elles s’équipent en véhicule (moto, vélo) et prennent soin d’elles-mêmes et de leur famille.

Aussi bien pour les personnes creusant les tranchées que pour les maçonnes, le début a été difficile (beaucoup d’efforts physiques) tant pour l’apprentissage du métier que pour l’organisation de leur vie de femme. Avec la volonté d’apprendre et l’habitude, elles se sont mieux organisées. Elles se lèvent le matin aux environs de 3h. Elles vont chercher de l’eau au puits le plus proche. Elles préparent à la fois le petit-déjeuner et le repas de midi à leur époux et enfants. Et vers 7h30, elles quittent leur domicile pour le travail où elles arrivent et débutent à 8h. Le soir, elles arrêtent leurs tâches à 15h00. Une fois à la maison, elles exécutent la corvée d’eau, font la cuisine et s’occupent de leur époux et enfants. Puis à 3 h du matin, le cycle recommence. Les mères qui ont un époux compréhensible et des enfants plus dégourdis et âgés les aident aux tâches domestiques.

Femmes creuseuses de tranchées comme Fatimata Soré, femmes pépiniéristes comme Mariam Soré, à Guié, il en existe et elles sont nombreuses. Et font avec amour et dévouement leur travail. "Les femmes et les hommes sont égaux surtout qu’on dit que dans les villages, elles ne sont pas considérées. Je suis content qu’elles s’affirment et font très bien leur travail", dit Oumarou Soré, maçon.

La grande majorité de ces femmes sont analphabètes. Certaines sont alphabétisées en langue nationale mooré et française. Que savent-elles de l’émancipation, du 8 Mars, Journée internationale de la femme ? "Je sais que le 8 Mars, on nous convoque pour des réunions. On y va. Et les gens venus de Ouagadougou parlent. Mais j’avoue que je ne comprends rien de ce qu’elles disent ", avoue la cinquantenaire Fati Ouelbéogo. Puis en cœur avec les autres femmes, elles soutiennent : "Ici nous sommes pauvres, nous nous adaptons à nos réalités, nous faisons ce que nous pouvons pour nous en sortir et les discours qu’on nous sert à longueur de 8 Mars ne nous aident pas. Voyez : actuellement, nous avons un gros problème, celui de l’eau. En tout cas, les discours des 8 Mars ne nous empêchent pas de souffrir pour en avoir ". Certes, il y a le problème de l’accès à l’eau à Guié, il y a également celui de l’appropriation de la terre par les femmes, l’accès aux établissements publics de santé comme la maternité...

Ces femmes gardent l’espoir de lendemains meilleurs. Par leur abnégation au travail, elles vivent. Car, c’est en fonction de leurs besoins que leur société est régulée et évolue.


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