Bob Marley et Hailé Sélassié au village rasta de Port-Bouet

lundi 21 novembre 2011

Bob Marley, prophète. Hailé Sélassié, christ sauveur. Ces deux personnalités dirigent le seul village rasta de Côte d’Ivoire. Leur philosophie d’amour et de paix sont le leitmotiv de cette communauté arborant des cheveux en broussaille.

Les crocs dehors, un lion lève sa patte droite. Près de lui, un enfant aux cheveux ébouriffés. Ce dernier est attentif à la conduite de son train. La locomotive sur un rail de podium circulaire s’enfonce dans le sable. Le lion joyeux et le garçonnet sont les passagers visibles de la fresque murale. Néanmoins, à environ une dizaine de mètres de cette scène, une dame, les cheveux entremêlés en des paquets compacts avec quelques filets pendants cajole son fils. Ce dernier pousse des cris de gaieté. Sa petite tête porte également des dreadlocks. Le bruit de la mer en cet après-midi de dimanche renvoie en échos sa câline voix. Ces deux êtres semblent être les seuls habitants. Subitement la mère se lève. Elle se dirige avec sa progéniture vers la plage jonchée d’ordures composites. Le rivage est situé à une dizaine de mètres de l’endroit où ils étaient auparavant assis. Le garçonnet d’environ 2 ans, dans un soupir de soulagement lâche les déchets qui opprimaient ses entrailles. Le doux vent de l’océan berce les cocotiers en portant aux visiteurs quelques effluves nauséabonds d’immondices humains. Les troncs des cocotiers, d’abord peints en blanc sont tatoués en rouge, vert et jaune. Quelques petites noix vertes de cocos perlent le sable onctueux et jaunâtre. Un grand hangar, divisé en cinq compartiments, sert de lieux de repos. Il est construit en tiges de bambous. Il rayonne sous un arc-en-ciel de couleurs. C’est le Train Zion, il attend toujours des visiteurs.

Un lion sur une plage
Toutefois, sur le large mur du hangar, un lion, crinière au vent, royalement occupe une végétation faite d’herbes vertes et de ruisseaux. Dans ce même cadre, une lionne majestueuse joue avec ses lionceaux. Un homme d’environ 1,90 mètre apparaît, tout au fond de la vaste cour du village. Vêtu d’un tricot blanc, frappé de tâches rouge-sang sur le côté droit et d’un pantalon noir, il avance d’un pas magistral. Sa crinière lutte avec le vent parsemé de fines gouttelettes d’eau salée. C’est Maturin Ras Zagadou, le chef du village. Pour lui, "Hailé Sélassié est le Dieu suprême. Le créateur des cieux et de la terre". Et par la volonté de ce Dieu, "existe en Côte d’Ivoire un village qui regroupe les rastas" soutient le chef Zagadou. Il se définit comme Ras et Tafari, Ras voulant dire Duc et Tafari, celui qui est redouté en amharique, une langue d’Ethiopie.

Aussi, le village des Ducs redoutés, existe depuis 1996 dans le quartier de Vridi de la commune de Port-Bouet à Abidjan. Il s’étend sur près d’une dizaine d’hectares. Ras Zagadou le présente comme étant ’’le seul au monde’’. Ses habitants au nombre de 200 sont exclusivement des Ivoiriens. Les rastafaristes, dont nombreux sont de la diaspora, ont obtenu dans les années 1930 grâce à Hailé Sélassié une terre d’accueil en Ethiopie. Mais les velléités d’occupation des terres d’Ethiopie par l’Italie, les ont dispersés et parfois exterminés. Se regrouper est donc pour le chef Zagadou, une immense satisfaction et un acte dicté par Dieu, le sentiment d’avoir recréer ce que l’on avait détruit. Et leur mission : dire la vérité, l’enseigner pour que la Côte d’Ivoire essaie de percevoir le Seigneur et ses œuvres, surtout en cette période de sortie de guerre. Au fil de la discussion avec le chef, le nombre de personnes s’accroit. L’épouse du chef et bien d’autres habitants apparaissent et prennent place sur des bancs. "Pour nous, Ailé Sélassié ; c’est le retour du Christ, dans son caractère impérial, le berger sauveur, l’agneau" lance Ras Guédé, le président des musiciens du village. A ses propos, l’assemblée joyeuse, comme un seul homme crie "Zion". pour acquiescer les dires du musicien. Puis en chœur hurlent "Sélassié". Le terme Zion fait référence à la Terre promise, le paradis pour les rastas en Ethiopie. Et c’est Sélassié qui a permis l’existence de cette terre. Celle-ci est différente de celle de Sion, située en Israël.

Sélassié, le Dieu des rastas
Galvanisé, Ras Guédé continue : "nous ne reconnaissons pas le Vatican. Car Sélassié est le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs, le lion conquérant de la tribu de Juda, la lumière du Monde. Les chrétiens des églises, l’attendent et ils l’attendent pour qu’il s’asseye sur le trône de David. Pour nous ce couronnement a eu lieu, le 2 novembre 1930 où toutes les nations du monde sont venues à ses pieds. Et c’est au cours de cette cérémonie que l’arc-en-ciel est sorti de l’eau pour entourer son trône". C’est ainsi le spectre de couleurs est devenue celle de l’Ethiopie. Dans son discours, l’orateur Ras Guédé met à l’indexe l’église catholique : "Alors comme l’Italie du Vatican ne voulait pas qu’on dise qu’un Africain est Dieu. Et que c’est le retour du Christ, l’Eglise l’attaqué. Elle a cru l’avoir tué, mais elle ne l’a pas tué parce qu’elle n’a pas vu son corps". Dans sa verve, il présente Bob Marley comme le fils de Hailé Sélassié "venu pour parler, pour prêcher, pour dire à la nation africaine qui est Hailé Sélassié". Ce sermon est religieusement écouté par les habitants du village. Puis un chant au rythme dansant conclut le prêche.

Ras Kaloudji, le prêtre du village assure que le ratafarisme est spiritualité. Cette religion, dit-il, met l’accent sur la dignité, l’amour de Dieu, de son prochain et oblige au respect du sabbat : "dans la tradition hébraïque, le sabbat, commence à 18h le vendredi et finit à 18h le samedi. Son but c’est de s’écarter des choses matérielles. C’est de se lever et prier Dieu". Le rasta vit donc occupé par la méditation des textes sacrés, le retrait du monde matériel, l’interdiction de consommer des aliments carnés, etc. Ses caractéristiques premières visibles sont ces cheveux.

Rastafarisme, une religion
Louhoua Ondè, la crinière entremêlée, déclare les yeux rouges et la voix pleine d’effluves de fumée de marijuana (ou ganja) que la chevelure est un don de la nature. "C’est nous les rastas qui devrons demander aux autres pourquoi ils enlèvent les cheveux mis par Dieu ? La barbe confère une autorité. Les cheveux sur la tête protègent le cerveau, les poils sur le pubis le sexe. Donc les dreadlocks ne sont pas une invention des rastas, c’est la nature donnée par Dieu". Cette spécificité de disposer des toisons entremêlées fait également des émules. Ces derniers n’ont rien avoir avec le rastafarisme. Ils sont simplement captivés par le port de cheveux hirsutes.
A Port-Bouet-Vridi, le village rasta vit de dons de personnes privées. La confection de bijoux, de vêtements et de chaussures aux couleurs rouge, jaune, vert procurent des ressources financières aux habitants. Mais cela demeure insuffisant. D’ailleurs les majeures parties des personnes à la chevelure hérissée vivent dans un ancien hôtel délabré. Les fenêtres des chambres constituées de plastiques noirs et de sacs de riz vides balancent au gré du vent. L’édifice en décrépitude voit des lambeaux de ses murs tombés. La plage du côté dudit bâtiment sert de toilettes et de dépôt d’ordures.
Dans le village, les hommes, leurs épouses et leurs enfants, tous dépeignés, côtoient les visiteurs. Toutefois, les personnes voulant accéder au village, tout comme à la plage, se doivent de s’acquitter, sous menace, "d’un fonds de soutien" à une milice. "Cet argent nous permet de nettoyer la plage de ces ordures ", invective, arme au poing, l’un des miliciens, habillés d’une tenue militaire. Il affirme avoir ’’combattu’’ aux cotés de Blé Goudé appelé, ’’le général de la jeunesse patriotique’’ pour chasser les envahisseurs et pour le retour de la paix en Côte d’Ivoire. Sacs de sables et barrières obstruent donc l’entrée du village. Excédés par les rackets et la baisse du taux de fréquentation de leur campement, les rastas soutiennent avoir transmis leur désarrois aux autorités municipales. Mais jusque-là, ils n’ont obtenu aucune réponse. Leur dernier recours : créer une autre porte d’entrée pour faciliter l’accès à leur site. Ramata

Sélassié, le messie ; Marley, le prophète
Hailé Sélassié (le pouvoir de la trinité en amharique) est né le 23 juillet 1892 en Ethiopie. Il a été le dernier empereur de son pays. Il a régné d’abord de 1930 à 1936 puis de 1941 à 1974. Il a été couronné le 02 novembre 1930. Cette date est désormais le jour de fête nationale. Hailé Sélassié est considéré par la plupart des rastas comme le Messie en raison de son ascendance qui remonterait jusqu’aux rois Salomon et David.

Lorsqu’en octobre 1935, le gouvernement italien de Mussolini décide d’envahir l’Éthiopie à partir de l’Érythrée et de la Somalie, l’empereur opposa une farouche résistance. D’ailleurs, il est un fervent défenseur de l’Unité africaine. Il est l’initiateur de l’Organisation de l’unité africaine créée en 1963 et dont le siège est à Addis-Abeba en Ethiopie.

Le 12 septembre 1974, Sélassié est renversé par un coup d’Etat militaire mené par Mengistu Hailé Maryam. Sélassié, arrêté serait selon les médias mort en prison le 27 aout 1975 suite à une opération de la prostate. Son corps n’a jamais été retrouvé, toutefois, des restes, présentés comme les siens, ont été découverts en 1992. Nombreux sont les Rastas qui pensent que Sélassié est encore vivant et que la mise en scène médiatique de sa mort fait partie d’un complot visant à discréditer leur spiritualité. Considéré par les rastas comme la réincarnation de Jésus, Sélassié a offert à partir de 1930 une terre aux diasporas Noires désirant retrouver leur terre d’origine.

Un discours prononcé par Hailé Sélassié aux Nations unies en 1963 est devenu une des chansons cultes de Bob Marley. C’est War, sur l’album Rastaman Vibration. Hailé Sélassié parlait de paix et d’espoir, de douleur et de non-violence. Robert Nesta Marley plus connu sous le nom Bob Marley est né le 6 février 1945. Il est décédé d’un cancer le 11 mai 1981. Bob Marley est considéré dans le mouvement rastafari comme un prophète. À la fin de sa vie, Bob Marley s’est convertit à l’Église orthodoxe éthiopienne, dont la plus haute autorité était feu l’empereur d’Éthiopie Hailé Sélassié. Sur son dernier album, la chanson Redemption song est un message de paix pour tous les peuples. Woman no cry est l’un des airs musicaux le plus connu et chanté du reggaeman.


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