Les malades mentaux : Les damnés de la santé publique burkinabè

lundi 21 novembre 2011

A la fois visibles et marginalisés, les problèmes de la santé mentale mobilisent difficilement les foules au Burkina Faso. Avec le VIH/Sida, le paludisme ou la tuberculose, l’Etat et les bailleurs de fonds semblent avoir d’autres chats à fouetter et pour très longtemps encore. Ainsi, quelque 12 ans après l’adoption de la loi n°23/94/ADP portant Code de santé publique, le chapitre sur la protection en matière de santé mentale est riche en promesses de prises en charge, de mesures de prévention. A l’heure du bilan, que de déceptions ! De quoi rendre… fou ! Les malades eux-mêmes, leur famille et les agents de santé sont loin d’être satisfaits. Du coup, c’est le sauve-qui-peut. Conséquence : les patients se soignent à deux médecines : occidentale et ou moderne, d’un côté, traditionnelle et religieuse de l’autre. Des médecines ayant des principes d’appréhension de la maladie presque opposés. Ces appréhensions certes complexes, sont une problématique échappant à tout le monde.

Maladies mentales : changer de regard

La faiblesse des moyens publics pour la prise en charge des patients, les stigmatisations de la société aggravent la souffrance des malades et celle de leur famille.

Chacun des dix doigts, étranglés dans des anneaux en fer, est enflé. Au cou, un ensemble entremêlé de colliers fait de chaînes de motos et de vélos. Son visage émacié semble ne ressentir aucune douleur. Il se ballade très souvent nu, depuis plus de 5 ans dans le quartier Somgandé, à Ouagadougou. Avec ce qui lui reste de mains, levé vers le ciel, il a l’air de demander de l’aide. Le monde détourne son regard. Aucun secours. Il repart son chemin.
Ainsi se passent les journées de cet homme que tout le monde appelle à Ouaga et partout au Burkina le « fou ».

Les médecins modernes, eux, parlent plutôt de malade mental. Le nombre de malades mentaux, aucune source n’est en mesure de l’évaluer. « En l’état actuel, nous ne disposons pas d’une enquête en population générale qui nous permette de déterminer la prévalence du trouble mental au Burkina Faso. Néanmoins, l’on peut donner quelques indications. On estime qu’il y a 10% de la population qui va à un moment ou à un autre de sa vie faire une maladie mentale », assure le Pr Arouna Ouédraogo, psychiatre et chef de service de psychiatrie au Centre hospitalier Yalgado Ouédraogo. Dans les rues de presque toutes les villes du Burkina, les personnes mentalement atteintes déambulent. Elles font parties du décor. Aucune autorité presque ne se soucie de leur avenir et devenir. « Interner ces malades demandent d’énormes moyens financiers et humains. C’est à leur entourage de voir comment leur éviter de se balader en attendant une solution meilleure », concède un médecin en service au Ministère de la santé.

Pourquoi donc une telle affirmation ? « Depuis 2001, le programme national de santé mentale existe, mais il ne bénéficie pas de financement.. L’Etat burkinabè vivant de l’aide extérieure ne dispose donc pas de moyens pour s’en charger. » commente cette source. Puis de renchérir « Le ministère de la Santé a plusieurs priorités et parmi celles-ci, il faut choisir les plus urgentes. Et la santé mentale ne fait pas partie de celles-là ». Et le Pr Arouna Ouédraogo de s’exclamer « J’aurai été le premier heureux si la santé mentale était l’une des priorités du Burkina ».
Le fait que la maladie mentale n’est ni contagieuse, ni infectieuse comme le sida l’éloigne des priorités du gouvernement burkinabè. D’ailleurs la Communauté internationale, acteur et auteur de l’engouement pour la lutte contre une quelconque affection n’en fait pas sa préoccupation.

Une offre de soins particulièrement limitée.
L’’horizon pour une bonne prise en charge médicale semble invisible. La formation d’un psychiatre coûte cher. Elle oscille entre 15 et 20 millions de F CFA et dure en moyenne 12 ans. Le Burkina compte seulement 7 médecins psychiatres. Il dispose de 22 services de santé psychiatriques. Le service psychiatrique du Centre hospitalier Yalgado Ouédraogo de Ouagadougou, créé en 1961, interne en moyenne 20 personnes pour une durée globale de 14 jours. Il dispose de 40 lits. « La norme OMS concernant l’hospitalisation est de 3 lits pour 1000 habitants. Il y a donc encore des efforts à faire pour assurer, une couverture sanitaire suffisante, des soins de qualités, rapprocher les structures de soins des populations », constate dépité le Pr Arouna Ouédraogo.

Les malades existants, il faut bien en prendre soins. Leur processus de guérison nécessite plus ou moins une trithérapie : le traitement par le biais de la chimiothérapie (recours médicamenteux), de la psychothérapie (soins psychiques) et la sociothérapie (réinsertion sociale). C’est une prise en charge dans laquelle le patient doit être en contact avec ses amis et parents. « Ce processus coûte cher en temps et en argent. Par exemple, pour l’achat des médicaments, nous avions du nous réunir en famille pour le faire. A l’hôpital, le médecin nous a recommandé d’être à l’écoute du malade et c’est ce que nous avions fait. Cette assistance est très importante d’autant plus que lorsqu’il y avait une tension entre le malade et un membre de la famille ou l’extérieur, les crises recommençaient », affirme Samuel Kaboré enseignant à l’Université de Ouagadougou qui a accueilli deux malades. Pour Prosper Kontiébo, curé de la paroisse saint Camille de Ouagadougou, « Si le malade est compris, choyé, il guérit vite ».

La stigmatisation, signe d’intolérance.
Parfois, le processus de guérison est très long et difficile. Et il faut beaucoup de patience. « Je veillais presque toutes les nuits. Il me fallait rentrer au pays avec des diplômes. À la veille de l’examen de licence, on m’a emmené à l’hôpital. Le médecin m’a dit que c’était du surmenage. Il m’a conseillé de me reposer. Je suis rentré au pays sans rien. Pire, plus dépouillé que lorsque j’en partais. Pour moi, c’était toute ma vie qui basculait. Mon avenir, mes espoirs… De retour au pays, chaque jour, je déprimais malgré le soutien de ma famille, des amis. J’étais obsédé par mon échec. J’étais devenu une loque humaine », confie sous anonymat cet ancien étudiant en mathématiques de l’Université de Bordeaux en France. Sa famille et lui ont consulté des psychiatres, des guérisseurs, mais rien à faire ! « Mes parents, fatigués, ne pensaient plus à une possible guérison. Ils se disaient que j’aurais dû mourir. Puis, un jour, j’ai fais la rencontre d’un ancien malade comme moi. Il m’a compris et m’a dit que sans ma propre volonté, rien ne pouvait être possible. J’ai commencé à reprendre mes esprits, à redevenir humain, à voir mes échecs, à penser que je peux mieux faire, à réessayer la vie dans toutes ses dimensions ». Actuellement, cet ancien malade est gestionnaire dans une entreprise de la place.

Si cet ancien étudiant a eu de l’aide, ce n’est nullement le cas de Ramata Ouédraogo. Elle s’est vue délaissée par ses proches et surtout par son époux. « Il n’a rien fait pour me soigner et pendant plus de 3 ans, j’ai erré toute nue dans les rues de Ouagadougou ». Les malades repoussés par leur milieu sombrent. Et Prosper Kontiébo, curé de la paroisse saint Camille de regretter que « Dans notre société, nous soyons pour une part responsables de leur maladie ». Néanmoins, « l’apport de l’entourage dans la guérison peut être positif tout comme négatif. Mais, en fonction de la nature du problème, nous essayons d’impliquer la famille, de modifier le comportement dans le sens de faciliter la guérison », soutient le praticien Arouna Ouédraogo. Puis d’insister « Pour un traitement efficace, il y a nécessité de prendre en charge tôt le patient ».
Trop souvent, la prise en charge tardive retarde ou amoindrit la récupération du souffrant. Ainsi certains malades élisent domicile dans les artères de la ville.

Le rejet social dont sont victimes les personnes atteintes de troubles mentaux fait souvent obstacle à leurs efforts de réadaptation. Nombreuses sont les personnes qui pensent que ceux qui ont un désordre mental sont violents et dangereux. Seulement une minorité d’entre eux le sont. « Ils agressent lorsqu’ils délirent ou entendent des voix ou s’imaginent être en danger », déclare l’anthropo-psychanalytique et psychiatre Berthe Lolo. « J’aimerais que les gens regardent les malades mentaux d’une façon plus fraternelle même s’ils ont un écart de conduite. Qu’on soit plus tolérant à leur égard. Ce sont des humains comme vous et moi », exhorte l’ancien malade devenu gestionnaire.

Avoir des malades à domicile est souvent sources de frayeurs et d’angoisses pour les familles. « Vous avez des inquiétudes quant au comportement possible de la personne malade. Va-t-elle devenir violente, injurieuse, s’enfuir ? », se demandait continuellement Samuel Kaboré. Parfois lorsque le malade devient violent, la famille s’oblige à des mesures draconiennes. « Il nous est arrivé de nous mettre à plusieurs pour l’immobiliser, le ligoter afin de le conduire à la psychiatrie » reconnaît Samuel. Puis d’avouer avec une pointe de regret « nous le faisions car nous n’avions pas d’autres choix ».

Certains sont victimes de brimades. « Très souvent, les gens le battent et il revient à la maison avec de grosses blessures. Et lorsque je vois les gens agir de la sorte, cela me fait énormément de peine et je me mets à pleurer », s’indigne Alimata Zoungrana, mère d’un malade. Au delà de ce sentiment de tristesse, l’impuissance face à une maladie prend le dessus. « Cela me fait énormément souffrir de voir mon fils, traîner ainsi dans la ville. Mais que puis-je faire. Nous avons essayé tous les types de soins en vain », se lamente Alamata Zoungrana, la voix brisée par l’émotion.

Les malades ne peuvent donc, du fait de leur état, participer à la vie de leur famille. « Je ne peux pas le renier. C’est mon frère et le même sang coule dans nos veines. Ce qui me tourmente, c’est l’absence de complicité. Cela me manque énormément. C’est le seul regret que j’ai. Par exemple à mon mariage et au baptême de mon premier né, il a assisté impassible », se lamente Nouffou Yobgo, frère aîné d’un malade.

Mais le fou est parfois utile
Les « fous » courent un risque relativement plus élevé de voir leur liberté et leur intégrité bafouées par abus sexuel ou assassinat. Les auteurs ? Des personnes à la recherche de pouvoir et de fortunes. « J’ai rencontré une malade mentale dans la ville de Koudougou. Elle m’a confié que la nuit, les hommes rodaient autour d’elle… », révèle Paul Kabré, réalisateur de Fou parmi les hommes, un documentaire de 27 mn sur la santé mentale paru en 2001. Certaines personnes pensent qu’en faisant l’amour avec ces malades ou en prélevant certains de leurs organes, elles peuvent devenir puissantes ou riches. « C’est totalement de la superstition ça. La richesse réside dans l’harmonie avec son environnement, dans les initiatives que l’on prend », s’écrie Lamoussa Naba, parapsychologue et géomancien. « Il n’a aucun pouvoir. Il ne fascine que les esprits faibles ? », se moque la pédopsychiatre Cécile Dufour. N’empêche, il n’est pas rare de rencontrer des folles traînant grossesses ou enfants. Il a fallu bien que des gens « normaux » passent par là-bas. Mais de ça, la société ne s’en préoccupe guère.
L’acceptation des malades, l’amélioration de leur prise en charge, la sensibilisation des populations sont nécessaires à la promotion de la santé mentale. C’est l’un des défis de la société burkinabè. JE


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