Le rangnougou ou la cérémonie aux morts

samedi 26 novembre 2011

Issouka célèbre ses aïeuls. Dans ce village situé dans le département de Saponé, à près de 50 km de la capitale Ouagadougou, nombreuses sont les familles qui, en ces mois de janvier et février, honorent la mémoire de leurs ancêtres. C’est la cérémonie aux Morts.
"Terre, épouse de Dieu, accepte cette offrande…", telle est l’énoncé de la carte d’invitation adressée aux aïeuls. Un poulet est égorgé. Son sang gicle sur les fétiches. La volaille est jetée au sol. Des pattes, elle bat l’air, caquette. Son souffle sort par sa gorge tranchée. Des jets de sang maculent son plumage. Le sol boit sa part d’offrande. Son corps pris de spasmes lutte pour garder la vie, le souffle nourricier. La nature décide autrement. Dans un dernier effort, le volatile rend l’âme, les pattes en l’air. L’offrande est acceptée. La cérémonie commémorative s’annonce sur de bons augures. Les ancêtres seront de la partie. Ils sont les invités de marque de la fête.

Vendredi 19 janvier. Premier jour du cérémonial. Minuit. Le ciel scintille. Les étoiles l’illuminent. Les astres nocturnes, nombreux dans le firmament concurrencent de brillance. Une étoile filante, comme un feu d’artifice, ravive l’éclat des autres astres.

La nature s’égaye
Le filet de demi-lune, comme une main, porte dans son creux, une étoile luisante. La beauté de l’univers se dévoile. La sérénité céleste couvre la terre. Il fait légèrement frais. Imperceptiblement, l’harmattan mord la peau. Il est à la fois doux et piquant, chaud et froid. Le vent légèrement bruisse. Les arbres sont sans feuillages. Leur tronc desséché laisse tombé leurs écorces craquelées. Comme des zombies, leur ombre se projette dans la nature. L’air est embaumé de résidu de terre.

La poussière rappelle une odeur de sable mouillé. Les grillons, en cœur, chantent leurs hymnes. Aucune ombre humaine ne marche. Les êtres humains sont au lit dès 19h. Les portes des maisons sont hermétiquement closes. Seules, les entrées des concessions sont grandes ouvertes. Cela pour permettre aux Morts, convives du jour, d’investir la cour et de festoyer à cœur joie. "La délégation des ancêtres est conviée aux réjouissances. Ce vendredi 19 janvier 2006, toute la nuit, elles occuperont les lieux", affirme Rigobert Ilboudo, fils de Tiiga Ilboudo. Interdiction est faite à quiconque de sortir nuitamment. Il risque de subir la malédiction des Morts. "Dans ce village, un jeune avait outrepassé les consignes de rester enfermé dans la chambre lorsque sera venue l’heure d’arrivée des ancêtres. Il croyait que l’interdiction n’était qu’une blague. Il se cacha, la nuit tombée, sous un grenier. Cela afin de savoir si les ancêtres allaient réellement venir. Lorsque ces derniers entrèrent dans la cour, l’ancêtre lança à son endroit : " Que celui qui se cache sous le grenier soit intelligent". Alors, le jeune s’enfuit. Le patriarche étant son grand-père ne lui fit aucun mal", raconte Rigobert Ilboudo âgé d’une quarantaine d’années. Cette histoire sert à convaincre les personnes qui doutent de l’apparition réelle des morts parmi les hommes.

Tiiga Ilboudo, environ 75 ans, honore, en ce jour son père mort il y a de cela plus d’une cinquantaine d’années. La commémoration concerne les ancêtres. C’est-à-dire toute la lignée des parents décédés. Tiiga Ilboudo, étant l’organisateur, c’est son père qui conduit la délégation.

Les morts festoient
Tiiga Ilbdougo est un fidèle de la religion première. Il est animiste. Durant trois jours, il a offert de la victuaille aux humains et à son père décédé. Depuis la mort de son père, il y a plus de 50 ans, Tiiga perpétue la coutume. "L’ancêtre qui n’a pas un fils qui l’honorera sera toujours le dernier à être servi lorsque la délégation des Morts se fera invitée. Et c’est très souvent frustrant", assure Tiiga Ilboudo. C’est pour éviter cet isolement que nombre de personnes célèbre leur père.

Rigobert, fils de Tiiga est chrétien. Il ne pense pas perpétuer le cérémonial aux morts, une fois que son père s’en ira auprès des siens. N’empêche, cette manifestation est l’occasion pour lui de retrouver toute sa grande famille, ses amis d’enfance. "Mon souhait est que ce cérémonial se perpétue. C’est une messe d’action de grâce", soutient Tiiga. Contre mauvaise fortune, il fait bon cœur. Son fils Rigobert l’aide toujours et avec joie dans l’organisation de la fête.

La boisson servie aux aïeuls pendant leurs agapes est le dolo. La bière de mil faite à base de sorgho rouge. Le plat principal est le tô. La sauce est constituée de volailles. "C’est l’âme du repas que mange nos ancêtres. Mais le repas physique demeure toujours", assure Nestor Sibiri Samné, ressortissant de Issouka. La préparation de ces repas est l’œuvre de la première épouse du chef de famille. Elle cuisine avec attention et minutie le festin. Elle seule maîtrise les techniques et les secrets de la cuisine destinée aux morts.

Samedi 20 janvier, les autres femmes s’activent autour des foyers. Des marmites de riz bouillonnent sur les feux. Quelques minutes plus tard, le repas, le riz gras, est cuit. Les invités assis en cercle autour des plats y plongent leurs mains. La course de leurs doigts finit dans leur bouche. Les dents déchirent les morceaux de viande. Les mâchoires mâchent le mélange de riz et de chaire. Une rasade de dolo ou de vin arrose les mets. Les sourires inondent les visages. Les éclats de rire sont signes de satiété et de reconnaissance.

Les chants de joie tonnent. Les répertoires de grandes cérémonies sont exécutés. Les youyous des femmes se mêlent aux mélodies métalliques des clochettes. Les mains cadencent. Hommes, femmes, enfants se trémoussent. Les uns éclatent de rires. Les autres épuisés par la danse se reposent. Certains regardent émerveillés.

Les hommes mangent et dansent
C’est la joie. Les bénédictions et remerciements inondent Tiiga. "Que Dieu t’accorde une longue vie pleine de santé afin que nous puissions assister les années à venir à cette cérémonie". Les visiteurs viennent en majorité du village. Certains sont arrivés de Ouagadougou.

La nuit tombe. Ils veulent rentrer à domicile. Les plus proches parents passeront la nuit au village. La cérémonie continue jusqu’à dans la nuit du dimanche.


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