Loango : Le dodo prend possession de L’Opéra

dimanche 27 novembre 2011

La vision de Christoph Schlingensief d’un Village-Opéra a commencé à prendre forme. L’école, la première phase du centre culturel prévu pour l’éducation artistique d’un certain nombre d’enfants burkinabè, a été inauguré le 8 octobre dernier dans le village de Laongo.

C’est jour de marché au village. Il est 11h. Et le linge, sous le soleil ardent, sèche. Posés sur une petite table, plus d’une centaine de beignets de farine de blé sont soigneusement rangés dans une grande assiette. C’est le "bourimassa". De couleurs jaune-pale, ils sont recouverts d’un sachet plastique transparent. Il faut les protéger de la poussière et des mouches.

Un jeune homme, un cylindre de moto à la main filme. Un autre le suit, il enregistre le son à l’aide d’un boîtier d’un vieil ordinateur. Le micro est une vieille calebasse cornue. Ces éléments intriguant sont bel et bien un équipement audiovisuel fait de matériaux de récupérations. Ils sont l’œuvre de l’artiste-créateur burkinabè Saada Kouanda.

La gastronomie traditionnelle proposée lors de ce marché va des galettes en passant par les tiges de mil fraîchement cueillies au dolo ou bière de mil. Vous avez faim ? Pas de soucis ! Il vous faut choisir ce dont vous avez envie et bien sûre payer.

Au centre du labyrinthe circulaire de hangars de pailles, un orchestre. A moins de cinq mètres de l’orchestre, une vendeuse, menton sous la main, tout comme les autres membres du village, regardent passer des citadins, visiteurs d’un jour.

Sous les trois tentes installées en demi-lune et faisant face au marché prennent place ces invités. Ce sont des Burkinabè et des Allemands qui viennent visiter le village.

"C’est quoi ce linge sur les cordes ?" demande une dame accompagnée de son partenaire à une autre visiteuse.
"J’en sais rien," calmement, répond cette dernière.
Soudain, la musique tonne. Enfants, femmes, et hommes envahissent le marché. Chacun s’arrache de quoi manger. Au fur à mesure que leurs mâchoires broient le mets, les pieds trépignent. La poussière s’élève et couvre les visages. Cette poussière mêlée à la chaleur fait suffoquer. C’est le bal poussière d’un après-midi d’octobre.

"Marché dimanche 21 ; tout le monde bouge," slamme Wilfrid Bambara, habillé en jeans chemise manche longue et d’un pantalon de la même matière. Il a bénéficié d’une formation artistique en Allemagne et cela sous le couver de l’institut Goethe.

"Marché dimanche 21, c’est c’est la fête au village", poursuit le rappeur d’une trentaine d’années. Puis, il enlève le linge qui sèche sur les cordes.
"Marché dimanche 21, le coq chante" enchaîne Wilfrid, cheveux hirsutes. Sa tête, d’une oreille à une autre, est traversée par un micro sans fil. Il se fond dans la foule endiablée par le son de sa voix grave et limpide.

L’esprit du mort prend possession du village
Puis, l’esprit d’un mort habite à l’instant le village. L’esprit est celui de Christoph Schlingensief, ancien réalisateur mort d’un cancer en août 2010 à Berlin. Son épouse, Aina Laberenz, affirme qu’elle aurait préféré l’avoir physiquement à la manifestation, mais à défaut elle sent sa présence.

Le tambour cadence, le village danse, et les visiteurs pris dans la turbulence esquissent des pas, balancent la tête ou battent des mains. Plusieurs masques rituels aux chevelures arc-en-ciel prennent possession de la place du village. Un autre qui a une tête de léopard bat les pieds et semble se décoller du sol. La poussière s’élève. Le son des clochetes attachés à sa cheville l’enivre. Il redouble d’ardeurs.

Ce 8 octobre 2011, Loanga situé à environ une heure de Ouagadougou inaugure l’école du village-opéra, une initiative de feu Schlingensief. Koumba Barry, Ministre de l’éducation présente à la cérémonie d’inauguration de l’école, a souhaité que l’esprit du donateur inspire les élèves bénéficiaires de l’infrastructure. Cette inspiration, pense-t-elle, participera à leur succès.
Le spectacle se poursuivant, une petite fille dessine un éléphant. D’autres élèves avec des papiers et des crayons donnent vie à leurs inspirations. Par la suite, ils les offrent aux invités. C’est l’un des nombreux moments de créativité et de partage avec le public. Et Ute Mohring de la coopération allemande affirme avoir apprécié ce moment de partage.

Célébrer l’innovation culturelle burkinabè
Selon les initiateurs du projet, chaque année, le village-opéra ouvrira une classe de primaire d’une capacité de 50 places. En plus des matières scolaires habituelles, il y aura des classes de cinéma, d’art et de musique. L’idée de Schlingensief est de créer un creuset artistique. Ce creuset se veut une innovation mêlant influence européenne et valeurs culturelles burkinabè.
Cet souhaite soudainement retentit en échos. Un lion rugit. Des animaux sauvages se sont emparés de la place du marché. Le public crie. Une chimpanzé bat de ses mains fortes sa poitrine. Son petit, un peu troublé, la regarde de ses yeux rouges. Un pan se pavane. Son plumage multicolore attire les regards. La foule s’extasie.

"As-tu vu le bébé chimpanzé avec sa maman ?" demande une mère ayant sur son dos son nourrisson à sa compagne.
"Oui, je l’ai vu. Mais as-tu vu le pan tout au fond ? Il est tout mignon" rétorque son interlocuteur. Toutes deux sont venues de villages environnant pour suivre la représentation d’une heure orchestrée par 200 enfants venus de cinq villages avoisinant. Le spectacle, c’est le "dodo", une danse carnavalesque mettant en scène les animaux sauvages de la forêt et de la savane. Il est une production de Wilfrid Bambara, célèbre rappeur burkinabè. La manifestation du jour est une initiative du projet Operndorf Afrika fondé en 2008 par Schlingensief.

L’opéra a séduit
"Marché dimanche 21, tout le monde bouge." Un son de bouteille cassée accompagne cette lyrique. Le bruit envahit l’assemblée. Chaque membre de l’assistance tape à l’aide d’une bâtonnette une bouteille de jus d’ananas vide. Les animaux sauvages paradant, brusquement, s’affalent. Leurs cris de douleurs envahissent le marché. Certains comme l’hippopotame agonisent. Mais soudain, les râles sont couverts par un chant.
"Il faut travailler, c’est le fond qui manque le moyen," hurle Wilfrid. Puis, c’est le silence.
"C’est quelle scène on joue ?" demande le jeune slammeur du haut de ses 1m70. Puis de confesser :
" J’ai oublié la suite !!!! ".

Il implore son public de lui rappeler la suite du spectacle. Le guide cameraman, Abdoulaye Komboudri, plus connu sous le sobriquet de Fils de l’homme, au bout des nerfs, se fâche.
"Coupez !!!!"
"C’est quoi ça ?" questionne-t-il. Puis tout énervé, avec la sueur dégoulinant de son visage, crie.
"On reprend demain," rétorque Wilfrid. Fin de spectacle.

Demain sera peut-être dans six ans, lorsque le village-opéra qui se veut un centre culturel bâti sur 14 hectares ouvrira ses studios de musique, de cinéma, et une infirmerie. La réalisation d’un palais des festivals, bien sûr, clôturera la série de construction et la réalisation de la vision du réalisateur allemand.

"J’avoue que j’étais inquiète à l’idée d’un opéra en plein village et loin de la capitale culturelle Ouaga. Mais avec le spectacle que je viens de voir, je suis rassurée et je suis sûre que les Burkinabè, même à moto, viendront à Laongo voir les différents spectacles" affirme, les yeux cachés derrière des lunettes noires, Asséto Ouédraogo, ancienne journaliste à la télévision privée Canal.


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