Tertius Zongo et le patriotisme : du patriotisme des média

mardi 29 novembre 2011

Le mardi 12 juin 2007, lors de sa toute première conférence de presse, le Premier ministre, Tertius Zongo, a appelé les Burkinabè à être patriotes. Le vendredi 15 juin 2007, moins d’une semaine après sa nomination, il a reçu les directeurs des organes de presse publics et privés. Tout laisse croire que les hommes et femmes des média ont apprécié la célérité avec laquelle le nouveau Premier ministre s’intéresse au monde médiatique.

Toutefois, il est choquant et inadmissible que ce dernier demande au monde médiatique d’être "patriote". Que revêt ce mot pour Tertius Zongo ? D’emblée, la question qui se pose est celle de savoir qui a autorité pour délivrer le brevet de patriotisme ? Est-ce l’opinion publique ? Est-ce la communauté des média ? Est-ce le pouvoir politique en l’occurrence, le Premier ministre et son gouvernement ?

Si nous posons ces questions, c’est que cette exigence de patriotisme est porteuse de tous les dangers. Faut-il comprendre cette exigence du 5e Premier ministre de la IVe République, comme le soutien obligé de la presse aux actions du gouvernement ? La presse doit-elle abandonner toute fonction critique ? Avec Tertius Zongo, rentrons-nous dans une ère où les journalistes doivent constamment déclarer que "tout baigne" ? Nous osons croire que bientôt, il n’ordonnera pas les sujets à passer au JT et les titres des articles à publier dans les journaux.

A l’aune du patriotisme prôné par le Premier ministre, une télévision burkinabè pourrait-elle, à l’instar de la Télévision Suisse romande (TSR), fournir les preuves d’une faute commise par un joueur burkinabè lors d’un match à l’organe disciplinaire de la FIFA sans être considérée comme traître à la patrie ? Un organe de presse écrite burkinabè pourrait-il publier des preuves qui accablent le Burkina Faso dans un conflit extérieur sans être traité d’antipatriotisme ?

Au nom du patriotisme, de nombreux grands média américains ont soutenu Georges Bush dans sa croisade contre l’Irak en 2003. Ils ont refusé de relayer les voix discordantes qui soutenaient que l’Irak n’avait pas d’armes de destruction massive. Ils ont oublié leur rôle.

Plus près de nous, en Côte d’Ivoire, on connaît les conséquences (tribalisme, xénophobie, guerre…) de l’information traitée et livrée par les "journalistes patriotes". L’idéal aurait été que l’ex-ambassadeur du Burkina Faso aux Etats-Unis, apôtre de la communication franche et directe, dise à la presse ce qu’il attend exactement d’elle dans cet élan patriotique qu’il veut lui insuffler.

Le rôle des média n’a jamais été ni ici, ni ailleurs, de chanter les louanges des princes qui gouvernent. Qu’ils soient publics ou privés, les média informent, critiquent, analysent les faits et gestes du gouvernement, de la société en général pour un meilleur devenir de tous.

La presse a donc un droit de regard aussi bien sur la marche de la société que sur celui du gouvernement. De ce fait, elle fera son travail. Elle vérifiera, recoupera des faits pour trier le vrai de l’ivraie afin de donner une information juste. Que cela porte ou non sur les supposés 800 millions de F CFA avec lesquels Tertius Zongo, alors ministre de l’Economie et des Finances, fraîchement débarqué du gouvernement, aurait tenté de fuir en 2000 en passant par l’aéroport de Ouagadougou. A la conférence de presse donnée le 12 juin dernier, il s’offusque du fait que la presse traite de cette affaire : " … Ceux qui parlent des 800 millions insultent mon intelligence… Comment peut-on croire un seul instant que je puisse faire ça et être assis ici encore ? Ça va pas ou quoi ? La plus grosse coupure de CFA, c’est 10 000 francs. 800 millions, vous les mettez dans quoi ? 1 million, c’est combien de billets d’abord ? Ça devait ressembler à quoi, la valise dans laquelle j’aurais emporté cette somme ? C’est un conteneur que j’ai trimbalé à l’aéroport ou quoi ? Comment peut-on croire qu’on puisse prendre 800 millions, les mettre dans une valise et arriver gaiement pour monter dans un avion ?".

Aucun journaliste n’oserait faire l’insulte à un argentier de la trempe de Tertius Zongo en affirmant qu’il ait voulu s’enfuir avec une si grande somme en coupure de 10 000 F CFA alors que nos banques sont pleines de dollars et d’euros. En grandes coupures, le dollar et le Euro, monnaies internationalement reconnues et acceptées, prennent moins de place dans une valise. Bref… A-t-on besoin d’être, comme le dit le Premier ministre, " justiciers d’un autre temps " pour s’assurer si un certain économiste a voulu s’enfuir avec plusieurs millions ? Chercher la véracité d’une nouvelle n’est nullement insulter une intelligence quelconque. C’est plutôt faire son travail de façon professionnelle au lieu de se fier aux rumeurs !

Somme toute, malgré les difficultés qu’elle connaît, la presse burkinabè a plus ou moins tenu sa place. Ainsi, les gouvernements sont passés, et elle est demeurée en dépit des velléités d’embrigadement, de vassalisation voulant la pousser vers la perte de son indépendance. La démocratie l’exige : que chacun joue son rôle et les vaches seront bien gardées ! May God bless us.


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