Brastislava - Ouagadougou : Du râteau et du Balai Citoyen pour les dictatures

lundi 10 novembre 2014

Par Ramata SORE.

Jeudi 30 octobre 2014. Bratislava, capitale de la Slovaquie. 10h du matin. La brume matinale embaume la ville. Impossible de voir à 100 mètres. Ouvrir sa bouche et une volute d’air chaud s’en échappe. Pour fuir ce froid mordant, les mains des quelques passants trouvent refuges dans les poches de leurs manteaux.

En cette même matinée, à Ouagadougou, les populations, en millions, sont dans les rues. Elles crient, courent, chantent l’hymne au combat et à la victoire… Et le Ditanyè envahi à jamais leurs lèvres.
Puis, des boules puantes. Une odeur d’oeuf pourri : suffocante et nauséabonde envahit l’air. Le gaz agrippe les gorges, s’en suit donc quintes de toux avec yeux hagards, larmoyants, et exorbités.
Et lorsque les bouteilles des gaz lacrymogènes explosent, encore ; pour annihiler l’odeur ocre - rassie - pimentée ; morceaux de tissus mouillés à l’eau deviennent masques à gaz et le beurre de karité, à l’entrée des narines, une barrière contre l’inhalation du gaz toxique.

Senteurs de gaz à Bratislava

Dans ce froid de la capitale slovaque, la chaleur m’envahit. Je me surprends à suer, à me pincer les narines.

Torses nus. Visages dégoulinants de sueurs. L’oeil vif. Le coeur est à sauver la Constitution. La Constitution qui régit le pouvoir politique au Faso. Ces millions de jeunes affrontent donc, les balles et les bombes lacrymogènes des militaires.
“Prêts,” ils se disent. Oui “Prêt à tout subir.”
“C’est ma patrie ou ma mort qui me vaincra,” chantent-ils.

Coups de fil téléphonique aux collègues journalistes et activistes au Burkina Faso. Internet. Articles de presse. Reportages télés. Compte-rendus radiophoniques. SMS. Tweets. Facebook. Tous ces outils de communication me plongent au coeur de cette levée de jeunesse contre Blaise Compaoré.

Mais malheureusement, certains tomberont sur le champ de l’honneur : Trente morts. D’autres verront leur sang versé : près de deux cent blessés… C’est le bilan qu’annonce le chef de file de l’opposition, Zéphirin Diabré, à la fin de la journée.

Mais déjà tôt le matin du même jour, l’Assemblée nationale est partie en feu.
“Pourquoi avoir brulé le parlement,” me demande Jaroslov Daniska, journaliste d’a peine une trentaine d’années qui travaille au service politique de l’un des plus grands magazines du pays, .Tyzden.

“C’est la seule stratégie que les jeunes ont trouvé pour stopper le président et l’empêcher de changer l’article 37 de la Constitution et rester au pouvoir 15 autres années. Lui ayant définit la forme de la lutte, la population réagit en conséquence. Donc à une action, il y’a toujours une réaction,” lui répondi-je. Silence.

De notre voiture, je vois la fine couche de glace sur les toits des véhicules encore garés aux parkings. Sur les rails, avancent, comme des chenilles, les métros couleur marron-claire attelés de haut par des fils électriques.

“Mais, il est normal que l’on change la Constitution pour mieux faire les choses,” rétorque Jaroslov, l’air très sérieux.

Je me retourne de mon siège-avant et le regarde. Il est assis à celui passager derrière le chauffeur. Et son voisin, également journaliste installé à sa droite, comme pour fuir le débat, s’est blotti contre la portière droite de la voiture, la tête contre la vitre.
Un sourire me fend le visage. Je me retourne encore. Un regard au dessus de mon épaule, je me rends compte que le pas alerte, beaucoup des passants, empruntant les rues sinueuses de Bratislava ont l’air préoccupés. De loin, certains sont si petits qu’ils deviennent des points insignifiants dans cette foret de bâtiments gothiques et anciens.

“Il a passé 27 ans au pouvoir. Et avait déjà révisé la Constitution trois fois de suite sans que nous ne manifestions aussi énergiquement notre mécontentement. Maintenant, dis-moi, penses-tu que c’est bien faire que de vouloir à tout pris resté au pouvoir… ?” demandais-je à Jaroslov.

Yeux écarquillés. Il réfléchit un instant et me lance :
“Je vois. Il voulait rester aussi longtemps au pouvoir comme l’a fait Vladmir Putin de Russie.”

Puis, plus rien.

Dans la voiture qui nous conduit à Zilina, ville située à 250 kilomètres de Bratislava, le ronronnement du véhicule se marie délicatement à la respiration bruyante de Juraj Kusnierish. Il est également journaliste à Tyzden et animateur chaque mercredi de 20h à 22h d’une émission de culture au sein de l’une des plus grandes radios de Slovaquie, Radio FM. Il est l’un des experts culture du pays. Et les cheveux grisons sur ses tempes et les cotés de sa tête que la calvitie a épargné, laisse deviner son âge, 50 ans, et aussi son expérience.

Nous sommes hors de Bratislava depuis plus d’une heure. De petites maisons aux toits coniques décorent les prés. Elle sont bleues, jaunes, vertes, rouges. La vivacité de leur couleur frappe la vue si l’herbe est grise ou morte. Leur architecture ? Quasi identique. Environ 100 mètre-carré, construites sur deux niveaux. Ce sont les très vieux châteaux aux flans de montagnes, les églises aux charpentes de bois millénaires et anciens palais qui viennent rompre cette monotonie colorée. Ces bâtiments redonnent du dynamisme esthétique, culturel, et historique au paysage.

En Slovaquie tout comme au Faso, la nostalgie du passé est forte...

Parlant d’histoire, la Slovaquie membre depuis 2004 de l’Union européenne est un ancien pays de l’Union Soviétique. En 2009, il adopte l’euro, comme monnaie. Et c’est en 1989 que la Slovaquie, l’une des deux anciennes républiques fédérées de l’ex-Tchécoslovaquie devient autonome, indépendante, et en démocratisation.

Aujourd’hui, même si ce pays se dit libéral, la vie y est dure, les salaires très bas, d’ou une grande nostalgie du temps communiste où chacun mangeait à sa faim et avait au moins un travail me disait il y’a quelques jours Natalia, une habitante de Bratislava.

Outre les vestiges nostalgiques, celles gastronomiques du communisme demeurent toujours. Par exemple, le Kofula. Personne ne sait exactement qui l’a crée, mais assure Zeleny Rodrigez, le propriétaire slovaque du restaurant du même nom, il a été inventé parce que les gens ne pouvaient pas s’acheter et le Coca-cola.
A la bouche, le Kofula a une senteur fruitée, un peu comme le Soda ou Tip Top des années 1980 que l’on vendait à 125 F Cfa. Il pétille moins que son cousin américain, donc plus doux et ne contient pas du tout de gaz. La vente du Kofula rapporte beaucoup à Rodrigez, le responsable du restaurant :
“Les jeunes de ne jours en raffolent. Ils en boivent plus que le Coca-cola. J’en vends plusieurs centaines de litres par semaines…” Eclats de rires.
Et comme, s’il me confiait un sécret, il se met à susurrer :
“ Mais, je vous assure, il est plein de produits chimiques…”
“Tout comme le Coca-cola” je réplique. Nouveaux éclats de rire.

Puis, je passe commande pour le plat du jour. Rodrigez s’en va. Et le revoilà 30 minutes plus tard avec une assiste bien fumante : du riz avec de la sauce bien crémeuse, très légèrement couleur café-au lait ou nagent champignons, carottes, et morceaux de poulets. Accompagnement ? Un plat de riz.
“Mais c’est de la sauce arachide” je me dis à moi-même. Je goute. C’est appétissant. Et voici le restaurateur me devance :
“C’est de la sauce de fromage avec de la viande et des legumes. C’est typiquement slovaque.”
C’est une quinte de toux de Juraj Kusnierish qui me ramène dans la voiture pour Zilina. Lui et ses collègues à l’arrière donnent une conférence sur la guerre en Ukraine. Pour eux, Vladmir Putin est l’homme à abattre :
“Il est celui qui sème la désolation en Europe de l’Est” lancent les trois hommes en coeur.

Dans la petite salle dans laquelle sont réunies la trentaine de personnes, le débat est houleux. Les voix se lèvent. Les trémolos se font vindicatifs. Certes, je ne comprends pas le slovaque, mais je sens l’atmosphère prête à exploser contre Putin. Au Burkina Faso, elle a explosé depuis ce matin contre Blaise Compaoré.

“Ramata, s’il te plait, peux tu nous dire comment, la jeunesse s’est soulevée aujourd’hui contre le président ? ” demande Juraj.

“Ce soulèvement que nous avons vécu aujourd’hui est essentiellement l’oeuvre de la jeune génération. Entre autre, celle née après la prise de pouvoir de Blaise Compaoré en 1987. Ce soulèvement est celui qu’une jeune qui avait faim et soif de changement positif et qui est nostalgique de la période révolutionnaire conduite de 1984 à1987 par le Président assassiné, Thomas Sankara.”

Chaque phrase, Juraj la traduit de l’anglais au slovaque. Puis, me traduit du slovaque en anglais, les questions du public.

Il est 23h30mn lorsque la conférence prend fin. Elle a commencé à 20h. Dehors dans le froid glacial, se retrouvent les invités. La grande majorité des jeunes. Ces derniers grelottent dans leur manteaux, tout comme moi. Il faut impérativement se réchauffer : pour chacun, un verre de vodka, la petite eau en slovaque ou russe.

Avant la Révolution, le râteau pour balayer la merde.

La Russie tout comme le communisme est toujours présente en Slovaquie et dans tous les autres pays de l’Europe de l’Est. En Slovaquie, c’est officiellement le 17 novembre 1989 que, les populations, principalement, les étudiants ont décidé de faire basculer leur pays vers la démocratie et l’économie de marché affirme Rudo Sikora. Rudo Sikora a été l’un des acteurs de cette « Révolution dite de velours ». Devant la camera du journal Tyzden, cet historien de 80 ans se fait prolixe. Son interview est pour célébrer les 25 ans des dix jours de manifestations qui ont permis le changement dans le pays.

A Bratislava, Gumelka est le musée-centre culturel dédié à cette révolution. Il est situé près de la place Venceslas où les premières manifestations ont eu lieu ce 17 novembre 1989. Rudo, le poing droit levé, l’écume aux lèvres, commente, en ce dimanche 2 novembre 2014, les oeuvres d’arts, symboles de leur lutte.
Ainsi dans une longue envolée, il assure qu’après les dix jours de manifestations, ils ont fini par “se débarrasser du pouvoir de Gustav Husak, installé au pouvoir en 1968.”

La réalité est que toute comme au Burkina Faso, le soulèvement a été préparé depuis des mois. Et mieux encore en Slovaquie, au moment de l’insurrection, les autres pays voisins communistes avaient depuis bien longtemps basculé dans le libéralisme occidental.
A Rudo Sikora qui voulait savoir la durée et les acteurs de la lutte au Faso, je fais un résumé :
Si le coup de grâce au pouvoir de Gustav Husak est survenu le 27 novembre 1989, exactement 10 jours après le début des manifestations, au Burkina Faso, c’est deux jours après, avec comme dates clefs : le 30 octobre prise de l’Assemblée nationale et le 31 démission forcée de Blaise Compaoré.
Certes, avaient déjà commencée depuis le 28 octobre, la série d’actions de désobéissance civile que le Chef de file de l’opposition, Zéphirin Diabré et certaines organisations de la société civile comme le Balai Citoyen, un mouvement que des jeunes engagés voulant se débarrasser de la mauvaise gouvernance et des crimes constitutionnels et de sang qui minent le Burkina Faso ont créée.
“Ah. Balai Citoyen !!!!!” Ce mot avait fait sursauter Juraj. Et pour cause…
En Slovaquie, Rudo Sikora avait été l’auteur et l’acteur d’un mouvement spontané qui avait pour symbole, le râteau. Râteau qu’il utilisait réellement dans les bureaux des responsables sous la période communiste qu’il jugeait corrompus.
“Un jour, il est allé avec son râteau dans le bureau de l’un des responsables. Voyant Rudo vociféré ses récriminations tout énervé, le responsable a pris ses jambes à son cou en passant par le mur…” raconte Juraj, le journaliste qui connait si bien l’activiste et historien Rudo Sikora et cela pour l’avoir à plusieurs reprises interviewé.
Puis, le journaliste de m’avouer avoir été agréablement surpris d’apprendre que ce dimanche matin, grâce en partie au Balai citoyen, les populations sont sorties nombreux pour nettoyer la ville après les émeutes. Et enfin, Rudo d’exprimer son admiration pour la jeunesse du Faso : “Ce qu’elle a fait est vraiment citoyen. Et je souhaite vivement que votre insurrection se transforme en Révolution,” conclut-il.


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