Droits Humains : Les USA sur la liste noire d’Amnesty

samedi 19 novembre 2011

Dans le désert de l’Arizona, des groupes extrémistes détruisent les points d’eau soulageant la soif des migrants illégaux. De ce fait, la traversée de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique devient périlleuse. Aussi, pris par la police américaine, ils sont jugés, emprisonnés, et rapatriés dans leur pays...

En ce samedi de juillet, il est 10h du matin. Sur l’asphalte, on croit voir de l’eau, mais il n’en est rien. C’est un mirage. A plus de 50 degrés à l’ombre, les rayons de soleil dardent hommes et nature. Dans le 4 x 4 roulant au milieu du désert rocailleux, Gene Buell se rend à quelques-unes des 109 réserves en eau. Il est l’un des centaines de volontaires qui, régulièrement, ravitaillent les stations en eau, installées dans le désert par l’ONG religieuse américaine, Humane Borders. Elles se trouvent sur les terres des Indiens de la nation de Tohono O’odham. Après plus de 45 minutes de voyage, le véhicule quitte l’asphalte et s’enfonce dans une végétation d’arbustes épineux et de terre sablonneuse.

Chaque année, dans le désert aride de l’Arizona, meurent, le plus souvent de soif, des immigrants dits illégaux. Ils sont à la recherche d’opportunités aux Etats-Unis. Selon Adria Pearson, directrice administrative de Humane Borders, qui a maintenant quitté la structure, de 1999 à 2007, plus de 1000 personnes sont mortes de soif dans le désert. Dans la première moitié de juin 2009, 128 personnes y ont laissé leur vie. L’ONG Derechos humanosaffirme que d’octobre à septembre de la même année, on a compté 253 morts dans le désert. Sur la carte collée sur l’un des murs des locaux de Humane Borders, des milliers de points rouges indiquent dans le désert chaque endroit où un migrant est mort. "C’est pour empêcher ces pertes en vies humaines, affirme Adria, que l’ONG a été créée en 2000." En 2001, elle a commencé l’installation de barils d’eau dans le désert. Après une dizaine de minutes zigzaguant et patinant dans le sable, Gene atteint le premier point d’eau. Trois petites bouteilles vides jouxtent les deux barils vides. Gene repère des traces de pas. "Ils sont passés se ravitailler," affirme Gene.

Gene Buell, volontaire à Humane Borders : Préserver la vie des migrants en leur donnant de l’eau.
Malheureusement, n’ayant pas trouvé d’eau, ils ont abandonné leurs bouteilles. Des 38 points d’eau au début de ses activités, Humane Borders dispose désormais de plus d’une centaine de points d’eau dans le désert de l’Arizona. "Nous comptons en installer davantage, mais pour cela, il nous faut des permis d’installation sur les terres fédérales ou celles détenues par des communautés locales", affirme Adria. Selon elle, ces structures refusent parfois l’octroi des permis. La raison : "Elles pensent que Humane Borders encourage l’immigration clandestine."

A plus de 70 ans, Gene est volontaire depuis plus d’une dizaine d’années.
A la retraite, il consacre son temps à l’ONG humanitaire. Sa tenue de travail : chemise manche courte et culotte. Dans ce désert, ses bottes lui permettent de se déplacer sans crainte d’être mordu par des insectes ou des reptiles. Chapeau vissé sur la tête, lunettes accrochées au nez, Gene se protège des rayons de soleil. Du haut de ses 1m80, il reste toujours un robuste vieillard. Sa musculature laisse deviner une jeunesse active. Il décharge des bouteilles de 20 litres d’eau à chacun des points de ravitaillement. Il en faut 4 à 5 pour remplir un baril.

Des extrémistes s’en prennent aux migrants
Après avoir rempli des barils, Gene et les trois autres bénévoles roulent vers un autre point de ravitaillement. Le temps pour y parvenir : une vingtaine de minutes en voiture. Gene, après plus d’une dizaine d’année à parcourir le désert, a l’œil à l’alerte. Le 4x4 cahote sur les chemins sablonneux, manque de s’embourber, puis reprend de l’allure. Un peu plus loin, elle ralentit. De la voiture, Gene explore les maigres buissons. Nombreux ont leurs branches épineuses affaissées et regroupées. "Ce sont leurs refuges. Ils s’y abritent le jour. Et se déplacent la nuit pour ne pas être repérés par les gardes frontalières", affirme Gene.
Pour les illégaux, le désert est un enfer dans lequel ils doivent marcher. Les plus chanceux, à un moment ou à un autre, poursuivent en voiture.

Des Groupes extrémistes revendiquent l’Amérique pour les Américains blancs. C’est le cas des Minutemen. Ils sont hostiles aux immigrants sans documents. En février 2007, dans une partie reculée du désert, située en dehors du territoire des Indiens de la communauté des Tohono O’odam, un individu a mitraillé un camion plein d’immigrants. Bilan : trois tués et deux blessés, affirme Humane Border.

Les groupes radicaux ne s’attaquent pas seulement aux immigrants. Ils s’en prennent aux infrastructures de Humane Borders. "A plusieurs reprises, nous avons découvert nos barils vides. Ils avaient été percés par des balles", dit Gene. Le 9 août dernier, Doug Ruopp, le gestionnaire des opérations de sortie, a découvert que toutes les roues des véhicules de sortie avaient été percées. Il a alerté la police. Elle enquête. Toutes nos tentatives (appels téléphoniques et emails) pour avoir la version des Minutemensur les faits à eux reprochés sont restées vaines. La border patrol qui assure le contrôle des frontières américaines est parfois attaquée, la population locale aussi ; mais par qui ? Des migrants ou par des bandits ? "En général, les personnes à la recherche du rêve américain ne cherchent pas d’ennuis", affirme Paul Amiel, résident de Tucson.

En période électorale, lier crime et immigration est une instrumentalisation facile pour les politiciens, déplore Paul. La gouverneure de l’Arizona, Jan Brewer, en a saisi l’opportunité bien avant les élections sénatoriales de novembre dernier. Elle, dont la popularité était en décroissance, est allée jusqu’à affirmer que des corps sans têtes avaient été découverts dans le désert. Puis, elle s’est rétractée. Elle n’avait rien pour soutenir ses dires.

Selon le FBI, l’Arizona est un Etat relativement sécurisé. Le 1er aout dernier, le gouvernement Obama a déployé 1 200 policiers, pour renforcer la sécurité aux frontières de l’Arizona, du Texas, du Nouveau Mexique, et de la Californie avec le Mexique. Le 23 avril dernier, la gouverneure a signé la loi anti-immigration SB 1070. Cette loi donne le droit à la police de contrôler l’identité et le statut migratoire de tout individu. Raison invoquée : un "soupçon raisonnable" ou un délit d’apparence. Cette loi a provoqué un tollé général aux Etats-Unis. Des centaines de manifestations ont eu lieu pour la dénoncer. Le Président mexicain, Felipe Calderon, l’a qualifiée d’"inhumaine, inacceptable, discriminatoire et injuste". Barack Obama l’a même trouvée anticonstitutionnelle. Sur les 3141km de frontières des Etats-Unis avec le Mexique, il existe 1200 km de mur. Sa construction a commencé en 2002. Il a pour but d’empêcher l’immigration, affirme Fitz Marshall, directeur de la politique d’immigration à l’ONG American Progress. Selon lui, l’Etat américain, avec ce mur, veut "pousser les migrants à travers les zones les plus dangereuses et les plus reculées pour que leur drame se déroule loin des yeux et des medias."

Les USA sur la liste noire d’Amnesty
"Nous sommes au 21e siècle, aux Etats-Unis d’Amérique, s’offusque le sexagénaire à la retraite, Robert Cabigas. Ainsi, je me demande si ce n’est pas le souhait des gens de les voir mourir." Robert est Américain d’origine mexicaine. En octobre 1920, raconte-t-il, ses grands-parents, à pied, ont migré aux Etats-Unis. Adria dira du calvaire des immigrants : "Même si on n’a pas la foi, on sait pertinemment que [leur] situation est une violation de droits humains. Les Etats-Unis sont sur la Watching List de Amnesty International pour violation des droits humains." A Amnesty International, Sarnata Reynolds, directrice de la politique et de la défense des droits des refugiés et des migrants, affirme que son ONG est actuellement en train d’enquêter sur le sujet ; de ce fait, elle ne peut faire de déclaration. Néanmoins, elle reconnaît que "depuis 1999, Amnesty International documente les violations des droits humains perpétrées à la frontière avec le Mexique".

A la frontière avec le Mexique, en plus du mur de barbelés de 3,5 mètres et du désert, les migrants, d’origine mexicaine, salvadorienne, guatémaltèque, et d’autres pays d’Amérique du Sud, à la recherche d’opportunités aux Etats-Unis, affrontent des zones infestées de bandits et de trafiquants de drogue. L’été, de mai à juillet, la haute saison migratoire, est également la plus meurtrière. Durant cette période, les températures en Arizona sont extrêmes : plus de 60°C à l’ombre affirme Adria. Toutefois, c’est la période où la culture saisonnière est florissante. Les entreprises américaines ont alors le plus besoin de main-d’œuvre, souligne Paul. Et c’est cette opportunité que bon nombre de migrants veulent saisir, affirme Fitz.
La durée du voyage : une marche de trois jours à une semaine. Son coût : 1500 à 2000 dollars soit 750 000 à 1 000 000 f CFA. Selon Gene, les candidats n’ont pas besoin de payer cash. Le règlement peut se faire plus tard, mais avec des intérêts. Les Coyotes ou passeurs prélèvent directement leurs dûs sur leurs futurs revenus : trois à sept dollars (soit 1 500 ou 3 500 f CFA) l’heure de travail pour des boulots que les Américains ne veulent même pas, s’offusque Paul. Selon Fitz, ces immigrants sont des saisonniers qui, très souvent, retourneront dans leurs pays.

Selon le démographe Jeffrey Passel de Pew Hispanic Center, en mars 2008, les Etats-Unis comptait 11.9 million d’immigrants non autorisés. Selon lui, le nombre de personnes illégales semble avoir diminué depuis 2007. Les études menées par son institution révèle que 76% des migrants illégaux sont d’origine hispanique, 59% viennent du Mexique, 11% sont asiatiques, 11% sont de l’Amérique centrale, 7% viennent de l’Amérique du Sud, 4% sont des Caraïbes et moins de 2% du Moyen-Orient.

Migrants jugés et emprisonnés
La salle est bondée. Mais elle est silencieuse. Seule la voix de la greffe égrène des noms et des numéros. "Présent", répond l’un après l’autre chacun des accusés. Puis le jugement commence. Individuellement, chaque inculpé passe devant la juge. "Avez-vous quelque chose à dire", demande la juge à l’inculpé après lui avoir rappelé ce qui lui est reproché. "Non, je n’ai rien à dire", répond Francesco.
Ce vendredi après-midi, il a fallu moins de deux heures pour ce jugement. Ces migrants vont être déportés dans leurs pays respectifs. Mais auparavant, ils doivent s’acquitter d’une amende minimum de 100 dollars. "C’est une façon de les décourager si d’aventure ils veulent retenter l’aventure. La prochaine fois, s’ils sont pris, l’amende sera plus lourde", affirme Fitz.

Dans la salle d’audience, à la fin du jugement, le silence retombe. Soudain, les cliquetis des chaines aux pieds et aux mains de la cinquantaine de migrants remplissent la salle. Des gardes, armes aux points, les accompagnent dans les cars prêts à partir pour la prison.
Depuis 2005, l’Etat d’Arizona poursuit en justice toute personne sans documents qui tente de traverser sa frontière. C’est l’Opération Streamline. Selon l’ONG National Immigration Forum, en 2009, sur les 169 612 cas de poursuite, 91 899 concernaient des illégaux. Ce taux représente 92% des jugements. En 2008, ce sont 80 000 immigrants qui ont été jugés.

Selon Fitz, l’Opération Strealime est une opération controversée. Elle coûte énormément aux pouvoirs publics. L’Etat dépense 100 dollars soit 50 000 f CFA par jour pour s’occuper d’un détenu et cela pèse lourd sur le budget. Elle est également inefficace, renchérit Fitz car elle détourne les tribunaux de leur but premier ; "juger les cas sérieux de crimes". Puis, il conclut : "le jugement n’a aucun impact sur la réduction du nombre d’entrées.


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